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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 20:01

7 H 30. Des détonations retentissent aux abords de la maison. Elles semblent d’autant plus proches que nous dormons la fenêtre ouverte. Douces sont les nuits dont cette fin d’été nous fait la faveur. Quand ce ne sont pas les incessantes rythmiques des rave party qui nous empêchent de dormir certains soirs d’été, ce sont les détonations des « crève party » ou parties de chasse, qui nous arrachent de notre sommeil ce dimanche matin. Ouverture de la chasse oblige. Pas de doute, je vis bien en France. Le pays chantre des libertés individuelles. Un pays où chacun compte bien faire ce qu’il entend, comme il l’entend, au mépris des règles élémentaires de sécurité, de la morale et du respect des libertés d’autrui et des lois de la République.

 

D’un côté nous voilà donc confrontés à une certaine jeunesse, marginale et non viable à long terme, qui fustige les archaïsmes de toutes sortes en se prévalant d’une liberté d’esprit et de pensée en avance sur son temps. De l’autre, une espèce heureusement en voie d’extinction – les chasseurs de tous poils – le plus souvent véhémente à l’égard d’une jeunesse un brin idéaliste mais résolument tournée vers l’avenir, dans le sens de la vie. Entre les deux, les gens dits « normaux » et « ordinaires » qui travaillent la semaine, aspirent à la sécurité et à une certaine paix le week-end. Des gens qui paient leurs impôts, respectent les lois et en tout premier lieu leur proche voisinage.

 

Je n’ai jamais compris ce que ces prétendus amoureux de la nature pouvaient bien retirer de plaisir et de satisfaction à réduire ainsi des vies à néant, parfois dans de grandes souffrances. Mis à part un sentiment primaire (et non pas primitif) de puissance sur la nature et sur des êtres démunis ; je ne vois pas d’autre source de plaisir plus noble qui viendrait justifier aujourd’hui des comportements aussi peu évolués et dignes de ce siècle. Je crois surtout que les chasseurs comme toute personne porteuse d’une arme à feu qui n’a pas à défendre sa propre vie, celle de ses proches ou sa patrie, est une personne qui cherche à compenser une faiblesse maladive. Il est de ces individus qui, par lâcheté, se veulent forts avec les faibles quand ils sont le plus souvent faibles avec les forts. Voilà des individus qui, à tout point de vue, semblent faire preuve d’une haine farouche, le plus souvent rentrée ou dissimulée, à l’égard de toutes les marques de liberté. Celle des animaux est sans doute pour eux la plus provocante. Le plus souvent, ces soudards sont adeptes d’un autoritarisme exacerbé vis-à-vis des autres – surtout vis-à-vis des autres – afin qu’eux-mêmes puissent jouir d’une liberté, sinon d’une licence quasi-totale.

 

L’argument imparable le plus souvent mis en avant par ces adeptes de la tuerie dominicale est bien entendu la TRADITION. Le saint mot est lâché qui se veut le rempart contre toutes les formes de morale, de respect, d’humanisme, de progrès, d’évolution, de changement, de nouveauté, de mouvement, de liberté… toutes les formes empruntées par la vie en somme. De cette même tradition qui plaide pour une France traditionnellement et historiquement chrétienne et de race blanche. De cette même tradition qui a interdit le droit de vote aux femmes jusqu’en 1944, le droit à l’avortement jusqu’en 1975. De même que le droit à disposer librement de leurs biens propres (1965) comme de leur corps. De cette même tradition qui montrait du doigt le juif, qui réduisait en esclavage le noir et colonisait le jaune ou le maghrébin. De cette même tradition qui considère encore aujourd’hui l’animal comme le dernier être vivant né pour servir l’homme. La liste serait longue de ces traditions qui sont autant de plaies purulentes sur le dos d’une humanité encore esclave de ses certitudes.

 

L’autre argument consiste à avancer la nécessité de contrôler les populations animales tout en protégeant l’environnement. De quelle forme de contrôle parle-t-on ? De quelle population et de quel environnement ? La seule population qui mériterait d’être contrôlée et régulée de façon drastique est bien celle de ces gens qu’on laisse divaguer dans la nature une arme à feu à la main. L’époque que l’on vit n’a pas besoin de çà en plus. Ce danger supplémentaire pour le promeneur, pas davantage à l’abri sur les chemins de campagne quand la chasse est ouverte que dans une salle de spectacle parisienne ou sur la Promenade des Anglais. Les derniers accidents de chasse en témoignent encore. Isère, deux adolescents blessés dans un accident de chasse ce dimanche 11 septembre justement[1]. Çà n’a pas traîné. 10 octobre 2015, un promeneur tué à Revel en Isère[2]. Jeudi 17 décembre 2015, un septuagénaire victime d’un grave accident de chasse à Saint-Michel-les-Portes, en Isère encore une fois[3].

 

Je ne comprends pas comment, à notre époque, on peut encore laisser des gens « normaux » armés dans la nature sinon à proximité des habitations. C’est un non-sens supplémentaire de la part de la République. Car le danger n’est pas tant dans l’arme que dans le fait que des gens « normaux » en soient munis. C’est oublier un peu vite ce que la dite « normalité » implique de médiocrité, d’approximation, de défaut de jugement, de manque de civisme et de réflexion, d’absence de maîtrise de soi et d’humilité. C’est aussi oublier tout ce que cela suppose de maladresse liée à la fatigue, à l’âge, à la maladie, à l’alcool à l’excitation et à l’émulation.

 

On met donc en avant le soi disant contrôle des populations. Vaste hypocrisie encore relayée ce dimanche 11 septembre dans le journal de 13 H 00 de TF1. Non-sens supplémentaire qui consiste à lâcher dans la nature quantités de bêtes d’élevage comme autant de « chair à fusils ». Animaux accoutumés à la présence de l’homme qu’on va ensuite massacrer sous prétexte officiel de réguler une population artificiellement gonflée pour le seul plaisir de venir la « réguler ». Je renvoie ici le lecteur au livre de Matthieu Ricard Plaidoyer pour les animaux. Il y rapporte entre autres que « selon des études réalisées entre 1998 et 2001 […] sur les 30 millions d’animaux tués par les chasseurs chaque année, 20 millions proviennent des élevages destinés à la chasse[4]. » Et lorsqu’on nous parle d’environnement, il ne s’agit en fait que de la protection des récoltes de ces mêmes chasseurs qui ont tout fait pour grossir le flot de ces prédateurs dont l’environnement naturel se réduit comme peau de chagrin du fait d’une agriculture de plus en plus extensive.

 

D’ailleurs un chasseur ne tue jamais. Il prélève, il contrôle, il régule, il maîtrise. On presse simplement la gâchette comme le technicien presse un bouton pour contrôler le rendement de sa machine. Ici la nature, envisagée comme une machine à viande et à jouir. Encore une fois, le vocabulaire vient au secours de la barbarie. Rien d’étonnant puisque l’histoire a largement fait la macabre démonstration que les mots faisaient plus facilement couler le sang qu’ils ne le lavaient.

 

Une personne de mon entourage est le portrait type, pour ne pas dire la caricature, pourtant bien réelle, de ce genre d’énergumène. La cinquantaine, fervent adepte de l’autoritarisme pour ne pas dire d’une forme ouverte de brutalité aussi bien dans la parole que dans le geste. Voilà un ostrogot qui se revendique ouvertement, sinon fièrement d’extrême droite, islamophobe – cela tombe sous le sens – homophobe, xénophobe, sexiste et phallocrate ; sans doute un peu antisémite par tradition ; et chasseur invétéré. Voilà qui parfait le portrait de ce fervent adepte d’une nature parfaitement domptée, maîtrisée, brutalisée, exploitée, rentabilisée à l’envi et au service d’une humanité toute puissante et bien pensante.

 

Voilà donc un échantillon d’ « humanité » pour qui la beauté ne peut qu’être possédée. Sans conteste, il leur manque cette aptitude à admirer le monde, la nature, la vie et les êtres. Immanquablement leur instinct de possession, de contrôle et de maîtrise prend le dessus et les porte, comme de petits enfants, à détruire ce qu’ils admiraient dans un premier élan. Ils traduisent à l’évidence un manque, une incomplétude, un dysfonctionnement quelconque… Ce que l’on trouve normal et naturel chez le petit d’homme qui se jette systématiquement sur tout ce qui trouve grâce à ses yeux et à son cœur (objet, nourriture, fleur, animal…) devient chez cette partie de la population que sont les chasseurs, la marque certaine d’une pathologie, d’un handicap. Tout ce qu’ils aiment – et c’est peut-être sur le fait d’aimer qu’il y aurait un travail à effectuer de leur part – tout ce qu’ils aiment donc, ils veulent le posséder, le maîtriser et pouvoir en disposer comme bon leur semble, à volonté.

 

Pour eux, il n’y a pas d’entre-deux. Ils aiment ou ils détestent. Ils possèdent ou ils détruisent. Il y a eux et il y a le monde. Mais à aucun moment il n’y a cette zone de partage, de dialogue, de communication où les choses et les êtres se mélangent et se confondent un tant soit peu. Cet entre-deux où l’homme se sent un peu faire partie du monde et où il sent bien aussi, en retour, que le reste du monde fait aussi un peu partie de lui. Non ! Pour ces gens-là la frontière est bien nette. Il y a eux et il y a le monde, comme il y a les torchons et les serviettes.

 

Ces êtres, le plus souvent grossiers, ne semblent pas avoir compris que ce qu’ils trouvent de prime abord beau dans la nature n’est pas nécessairement la forme qu’ils perçoivent à travers leurs sens à peine dégrossis. Ce qui fait la beauté d’un être vivant, c’est surtout, pour qui sait le voir, le « vivant » dans l’être. Autrement dit ce soupçon, cette fragile part de vie, cet éclat de lumière dans le regard, dans le frissonnement, dans le battement d’aile, dans la puissance de la charge ou la légèreté de la course à travers les bosquets. Ils croient, comme de petits enfants, qu’en pressant la gâchette, ces trésors ils les auront pour eux seuls. Mais déjà la vie s’enfuie avec toute sa magie. Alors ils se consolent du fait que quelque chose, une fois de plus, n’a pas fonctionné. On réessaiera une prochaine fois.

 

En attendant, on compte ces petites victimes comme autant de trophées. On les aligne là, devant les « collègues » hilares comme enfant on alignait ses billes dans la cour de l’école. On se rabat sur la performance en oubliant qu’une fois de plus on est passé à côté de l’essentiel.

 

 

Sébastien Junca

 

[1]       20minutes.fr

[4]       Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Allary Éditions, 2014, p. 268.

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Publié par Sébastien Junca
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Biographie succincte

Né en 1968, Sébastien Junca est un autodidacte épris de philosophie. Dans son premier ouvrage, L’Envers du monde (2009), publié aux Éditions édilivre, il expose les prémices de sa métaphysique. Il y décrit sa vision des principaux attributs du réel que sont la Matière, le Temps et la Conscience. Premier travail encore très influencé par ses maîtres que sont entre autres Schopenhauer, Bergson et Teilhard de Chardin. Dans la continuité, il publie Les Naufragés de Dieu (2010),  où il traite sur le mode métaphysique et toujours dans l’esprit teilhardien, des grands thèmes de la religion catholique que sont la Création, l’Incarnation et la Révélation. Suit un recueil de poèmes : De feu et de sang (2010). Ces Trente poèmes d’outre-monde sont les fruits d’une écriture automatique d’inspiration surréaliste. Il se lance ensuite dans un nouveau travail : Blessure d’étoile, La face cachée de l’évolution (2011) - où il aborde les grands thèmes de l’Évolution, de l’Humanité et du Progrès avec pour toile de fond le catastrophisme et l’impactisme.

 

Parallèlement à l’écriture, Sébastien Junca poursuit son parcours ouvrier ou il puise aussi la matière de ses textes. Son Petit manuel de survie, de résistance et d’insoumission à l’usage de l’ouvrier moderne (2011) en est un premier exemple. Dans la même veine il publie aux Editions Demopolis, Au coeur de la crise (2014), préfacé par Gérard Mordillat : carnets ouvriers relatant sa onzième et dernière année de travail au sein  d'une grande entreprise nautique.

 

Enfin, viennent d'être mis en ligne ses premiers Carnets hygiéniques sous le titre Le Vouloir du Véridique (2015); recueil de chroniques écrites entre 2010 et 2014 à travers lesquelles l'auteur remet ici en question nos plus profondes certitudes sur l'identité, la nationalité, la société, la civilisation et la vie elle-même. Vient également d'être mis en ligne un nouveau recueil de poèmes en prose intitulé La Sensation du gouffre (2015). Y sont rassemblés des textes écrits entre 1993 et 2010. L'auteur y dévoile, dans un premier temps, une vision plus intime du réel suivie, dans un deuxième temps,  de certaines de ses intuitions d'ordre plus général et philosophique.

 

Ces deux derniers ouvrages n'ont pas encore trouvé d'éditeur. Ceci est un appel lancé aux plus audacieux d'entre eux.

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AU COEUR DE LA CRISE.

 

 

AU COEUR DE LA CRISE - Carnets ouvriers, aux

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En 2007, le numéro un mondial des constructeurs de voiliers passe le milliard d’euros de chiffre d’affaire. Avec 19 filiales et près de 30 sites de production à travers le monde, l’entreprise, créée en 1884 est devenue une référence du yachting international. La quasi-absence de réelle concurrence, un « trésor de guerre » substantiel et un savoir-faire unique en ont fait un véritable empire industriel et familial.

Au cœur d’une crise qui n’épargne personne, la marque fait figure d’exception. Mais pour combien de temps encore ? La petite entreprise familiale est devenue, au fil de ses succès commerciaux, un monstre protéiforme d’envergure internationale. Avec la crise elle est désormais à la croisée des chemins : rester fidèle aux anciennes méthodes de management et de communication ou au contraire, s’adapter et accepter les changements imposés par l’ « évolution des espèces industrielles » ? Voilà sans doute l’un des plus grands défis auquel le groupe se trouve aujourd’hui confronté.

 

 

 

 

 

 

Dernière parution

LE TOTEM ET L'ATOME. Introduction à la mécanique des dieux.

 

Comme l’a démontré Émile Durkheim, la religion est un fait exclusivement social. Elle est donc en prise directe avec les forces et les mécanismes qui, depuis 13,7 milliards d’années, ont contribué à façonner les différentes complexités atomiques, moléculaires, biologiques puis humaines. Elle est donc aussi sujette aux mêmes métamorphoses ; aux mêmes évolutions.

La magie, le totémisme et les premiers grands monothéismes, ont tour à tour été les ferments de sociétés en gestation. Ils leur prodiguèrent le sens du sacré, les interdits et les premières structures socio-économiques dont ces sociétés avaient impérativement besoin pour se construire et perdurer.

Les connaissances et l’accroissement démographique de notre seule espèce s’étendront bientôt au-delà des dimensions matérielles de notre planète. Nos religions n’ont pas suivi. Dieu est devenu étriqué. Trop étroit désormais pour contenir 9 milliards d’individus avides de sens et de reconnaissance. Le modèle est dépassé, suranné, obsolète. D’où la nécessité de réinstaurer une dialectique avec la nature et le cosmos. De celle que les sociétés traditionnelles ont su conserver à travers les siècles. Leur sagesse et leurs croyances, plus que jamais menacées par le modèle occidental, sont les clés de nos évolutions futures.

L’humanité, face aux défis qui sont les siens, est en attente d’un nouveau mythe global. Lequel répondrait à la récente prise de conscience de notre interaction avec la totalité de l’univers. Une humanité enfin prête à quitter les âges primitifs de la survie, de la compétition et de la confrontation au monde, pour entrer pleinement dans la Vie. Une Vie non plus seulement terrienne et organique, mais une Vie aux formes infinies, de nature symbiotique et de dimension cosmique.

 

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