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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 09:11

9 janvier 2015 ; fin de matinée. Je suis dans ma voiture à l’écoute de la radio dans l’attente, comme des millions de Français sans doute, du dénouement de la cavale des deux assassins de Charlie Hebdo. Que faire pour manifester mon soutien, ma compassion ; pour faire face et faire front contre l’horreur, l’absurdité, le néant ? Hier soir, ma femme et moi avons mis des bougies sur le bord d’une fenêtre. Geste tellement dérisoire au regard des évènements ; mais tellement important et nécessaire pour chacun j’imagine. J’ai été énervé qu’avec la brise légère du soir elles s’éteignent rapidement. C’était comme si le destin persistait à les tuer de nouveau, à les empêcher de vivre encore un peu dans chacune de ces petites flammes ; de ces fragiles lumières cernées par l’obscurité et le froid.

 

Que faire de plus pour faire acte de résistance ? Comment lutter contre des idées qui semblent se répandre au sein de nos sociétés comme autant de virus ? Sans grande originalité, je profite d’être ce vendredi matin au village pour me rendre dans une maison de la presse. J’espère y trouver, s’il en reste, le dernier numéro de Charlie Hebdo ; celui de ce même mercredi noir. C’est pour moi, en cet instant, le moins que je puisse faire : aider un journal assassiné à renaître et poursuivre un combat qui, comme tous les autres, a besoin de moyens financiers. C’est le « nerf de la guerre » dit-on ; or nous sommes en guerre. Comme je le pressentais, il n’y a plus un seul numéro. D’ailleurs, le buraliste me dit avec, je le vois bien, quelque reproche en filigrane, qu’il n’a, en temps « normal », que quatre exemplaires de vendus en moyenne chaque semaine. Autant dire que sitôt l’ignominie perpétrée, ils ne sont pas restés longtemps sur le rayon.

 

Evidemment, je me sens un peu ridicule et je comprends bien ce que le commerçant voudrait bien pouvoir me dire mais sans vraiment oser. A mi-mots cependant, il me fait comprendre que c’était AVANT qu’il fallait l’acheter et le lire et que « cela ne les fera pas revenir ». J’échange néanmoins quelques mots avec lui. Bien sûr que d’acheter Charlie Hebdo aujourd’hui, ou même s’abonner ne les fera pas revenir. Et ce n’était, même inconsciemment, sûrement pas l’intention des millions de non-lecteurs du journal lorsqu’ils se sont, de bonne foi, rués dans les kiosques. J’avais un peu envie de lui dire que si le fait d’acheter le numéro « post-mortem » ne fera pas revenir les victimes de la tuerie, pas davantage le fait de ne pas l’avoir acheté AVANT n’a de quelque manière précipité leur mort. On ne peut, par avance, prêter toute notre attention à l’ensemble des cibles potentielles du terrorisme. Devrais-je demain, dans la continuité de mon élan citoyen et solidaire me rendre à tous les spectacles dénonçant la barbarie ? Devrais-je désormais acheter tous les livres et tous les textes d’auteurs défenseurs des droits et des libertés pour la simple mais néanmoins juste raison qu’ils sont tous susceptibles d’être exécutés demain ? Je crois que tous ceux qui, comme moi, se sont naturellement et sincèrement décidé à acheter pour la première fois Charlie Hebdo l’on fait, non seulement par soutien et solidarité envers un journal mais, à travers lui, par soutien aux valeurs laïques et républicaines, en plus d’une certaine idée de la liberté que ces hommes et ces femmes s’attachaient à défendre au quotidien.

 

Dans l’urgence et le dénuement face à l’innommable, qu’est-ce que le tout un chacun est en mesure de faire pour aider concrètement un journal à se relever de cet effroyable massacre ? J’écoutais justement jeudi soir, dans La Grande Librairie, Gérard Mordillat, Tahar Ben Jelloun, Henki Bilal ou encore Daniel Pennac s’exprimer sur le sujet. Tous étaient d’accord pour que chacun s’abonne pendant un an au moins à Charlie Hebdo, ou envoie des dessins, des textes, des poèmes comme autant de perfusions et de soins apportés dans l’urgence à une victime de guerre. Lorsqu’un tsunami a lieu à l’autre bout du monde, la première chose à faire n’est-elle pas d’envoyer des produits de première nécessité et de collecter des fonds pour l’aide et la reconstruction ? Cette fois ci, le « tsunami » a eu lieu ici. Qui plus est, cette attaque est le signe avant-coureur d’un danger plus terrible qui menace nos libertés et nos sociétés. Les idées sont souvent plus contagieuses que les virus. Elles sont aussi plus meurtrières. L’histoire l’a si souvent démontré.

 

L’attaque a eu lieu ici. Le foyer infectieux a touché notre société véritablement au cœur. C'est-à-dire là où, au quotidien, naissent au sens propre et se renouvellent les organes vitaux de notre liberté et de notre démocratie. Car si ces valeurs sont ensuite garanties, sauvegardées, protégées et transmises dans et par nos textes officiels et nos institutions ; c’est bien en amont qu’elles naissent, dans les salles de rédaction des organes de presse quels qu’ils soient. Mais aussi sur les bureaux des écrivains, penseurs, philosophes, chercheurs et créateurs de toute sorte. Partout en fait où le cœur des hommes et des femmes bat avec le plus d’intensité. Partout où l’audace, l’imagination, la créativité, l’amour, la solidarité, le dialogue, la beauté, la joie, l’échange, l’amitié, la fraternité… aident à vivre mieux ; aident à vivre ensemble. Tous ces gens sont aussi, grâce à leur indépendance et à leur liberté de ton, les sentinelles impartiales, les garde-fous qui évitent au tout un chacun – citoyen ordinaire ou homme d’Etat – de trop s’écarter des valeurs universelles qui fondent non seulement nos démocraties, mais, plus encore, notre humanité.

 

Aussi ne lutte-t-on contre des idées qu’avec d’autres idées. Le massacre perpétré mercredi matin montre à quel point le pouvoir de l’écrit et de la satire sont une menace pour les forces obscurantistes. Bien plus que les armes qui, au contraire, ne font que les conforter dans leurs certitudes aveugles. Non seulement il faut se donner les moyens d’aider Charlie Hebdo à se relever, mais il faut aussi que de cette mort apparente renaissent dix, cent autres journaux identiques. Tous à même de se dresser avec encore plus de force, d’audace et de dérision contre toutes les formes de fanatisme et de barbarie. Contre la bêtise, l’ignorance et le ridicule qui tue. Qui aurait pu prévoir une telle horreur, une telle lâcheté ? Et quand bien même l’hebdomadaire se serait vendu à des millions d’exemplaires AVANT, cela n’aurait pas pour autant sauvé ces journalistes et ces gendarmes, tous morts en martyrs eux aussi ; eux surtout !

 

La mort de ces hommes et de ces femmes doit nous faire prendre conscience que leur combat était encore plus important et vital qu’ils ne pouvaient même l’imaginer. A tel point que leur mort même justifie dans une certaine mesure tout ce qu’ils avaient accompli jusqu’à présent et depuis le début de leurs parcours respectifs et collectif. Leur mort devient de la sorte la pleine justification de leur vie qui prend du coup une dimension insoupçonnée. En les assassinant, ces barbares, en plus d’en faire des héros et des martyrs, n’ont fait que renforcer la démocratie, la République et la Nation elle-même. Car c’est bien dans tous les lieux de création et de divulgation de la pensée humaniste et universelle que se crée et se perpétue l’Esprit Français, l’âme de la Nation que les gouvernements et les institutions ont à charge de protéger et de servir.

 

D’aucuns pensent que la satire et la caricature peuvent parfois aller trop loin en s’en prenant à des personnages ou à des symboles publics ou religieux. Bien sûr, un trait d’humour incisif, excessif ou déplacé peut parfois faire beaucoup de mal. Or, la Loi est là pour sanctionner et rappeler les bornes de la liberté d’expression et du Droit. Le trait d’humour n’est pas infaillible et peut, le cas échéant, devenir une insulte  ou une attaque ad hominem. Pour autant, ces différentes formes d’expression sont les témoins de la bonne santé de notre démocratie et de nos institutions. On peut ne pas toujours être d’accord avec une certaine pratique de la dérision, mais au regard de l’importance du combat mené – la défense de nos libertés et de nos valeurs – ces quelques dérapages sont autant de balles perdues et de victimes collatérales qui ne verseront jamais que des larmes. Les enjeux sont trop importants pour remettre ne serait-ce qu’un instant en cause le rôle de la satire et de la libre expression au cœur de nos sociétés démocratiques. Dans tous les cas, la plus terrible satire ne saurait justifier la moindre agression physique ; encore moins un carnage.

 

A une époque où l’écrit semble de plus en plus menacé par une forme pernicieuse d’illettrisme numérique, le dessin, la caricature, la satire sont les armes les plus à même de lutter efficacement contre les dangers qui aujourd’hui nous menacent. On sait que les jeunes lisent de moins en moins à cause du pouvoir toujours plus attractif de l’image numérique. Aussi à cause d’une paresse ou d’une facilité qui les conduit naturellement vers des supports culturels simples, rapides et efficaces en plus d’être avant tout ludiques. Pour toute une frange de la société, la presse satirique est sans doute la seule à même de pénétrer là où d’autres moyens d’information affranchis du politiquement correct n’ont plus accès. Je me plais à imaginer que la sanglante mise en lumière de Charlie Hebdo contribuera à faire connaître cette presse partout où la culture, l’information et la libre pensée n’ont plus droit de cité. Un dessin vaut mieux qu’un grand discours. La divulgation de dessins satiriques au sein des quartiers sensibles, des prisons, des banlieues, contribuera sans doute davantage à lutter contre toutes les formes d’intégrisme et de fanatisme. Et ce, bien plus que n’importe quel discours politique usé jusqu’à la corde, prétentieux, vulgaire, hypocrite et le plus souvent à seules fins électoralistes.

 

La tentative d’assassinat de Charlie Hebdo a été la tentative de trop. En plus de répandre la parole de Charlie au cœur de tous les foyers français, ce bain de sang aura eu pour effet de réveiller la conscience démocratique et l’esprit de résistance de toute une Nation. On a d’ailleurs déjà pu constater les premiers sursauts de résistance dans le comportement héroïque des otages qui n’ont pas hésité, de part et d’autre, à renseigner les forces de l’ordre au péril de leur vie. Ce n’est donc pas contre quelques hommes armés que les barbares auront à lutter désormais, mais contre toute une Nation unie et offrant un front commun contre la bêtise, la peur, le nihilisme et la barbarie.

 

Le talon d’Achille de toutes les formes de fanatisme réside dans une intelligence amoindrie sinon inexistante ; terrain par définition favorable au développement de la première mauvaise herbe idéologique venue. Or, c’est justement notre intelligence collective, notre histoire commune, notre culture millénaire qui sauront empêcher la propagation des idées liberticides. Une nation telle que la France est bien plus que quelques institutions, textes et représentants officiels.  Au-delà des apparences, ce qui nous unit c’est une longue histoire commune, le partage d’idées, de valeurs, de connaissances acquises au quotidien, de noms, de maximes, de poèmes, de chants, d’émotions autour desquels chacun de nous est à même de se retrouver. C’est cela la France. C’est cette force et cette volonté de vivre ensemble que, dans leur grande ignorance, ceux qui de loin ont inspiré ces attaques ont contribué à réveiller ce 7 janvier 2015.

 

Ce dimanche 11 janvier, un même élan national et républicain a rassemblé près de quatre millions de Français dans toute leur diversité. La religion civile que Rousseau appelait de ses vœux dans le Contrat social a fait la preuve de sa capacité à rassembler les Français, de quelque confession ou origine qu’ils soient. Cette marche sans précédent pour le « vivre ensemble » a été l’éclatante illustration qu’au-delà des clivages religieux et politiques nous étions capables de nous retrouver autour de valeurs communes telles que la liberté, la fraternité, la tolérance… Chacun a pu voir ce jour les premières formes  d’une religion civile en devenir. La seule qui ait encore de l’avenir et du sens, apte à nous réunir tous, sans exclusion possible.

 

Bien avant les cultes de toute nature, le besoin de société a de tous temps tenu les hommes ensemble ; il est aussi le seul à trouver ses origines au plus loin que nous puissions observer les plus antiques fondements de la civilisation. La croyance ne consiste pas uniquement à croire en un hypothétique Ciel. Elle est avant tout la foi en des principes, des idées, des institutions, des lois et des valeurs qui fondent de manière universelle notre humanité. Croire, c’est avant tout croire en l’Homme avant de croire en un éventuel surhomme ou autre dieu. C’est aussi et avant tout faire tout ce qui est en notre modeste pouvoir pour achever la création d’un monde encore à inventer bien avant que d’en espérer un autre, idéal celui-là, dans tous les sens du terme. C’est ce que chaque homme et chaque femme de bonne volonté s’attache ici-bas à réaliser.

 

Les hommes et les femmes qui sont morts ces derniers jours étaient de ceux qui croyaient en ces valeurs laïques et républicaines. Ils s’attachaient au quotidien à les défendre, chacun à leur manière et en vrais gardiens de la démocratie. Jusqu’à il y a peu, la République avait ses héros. Ceux de la résistance comme Jean Moulin et de la lutte armée contre l’oppresseur. Depuis ce 7 janvier 2015, la République aura désormais ses martyrs.

 

Sébastien Junca.

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Biographie succincte

Né en 1968, Sébastien Junca est un autodidacte épris de philosophie. Dans son premier ouvrage, L’Envers du monde (2009), publié aux Éditions édilivre, il expose les prémices de sa métaphysique. Il y décrit sa vision des principaux attributs du réel que sont la Matière, le Temps et la Conscience. Premier travail encore très influencé par ses maîtres que sont entre autres Schopenhauer, Bergson et Teilhard de Chardin. Dans la continuité, il publie Les Naufragés de Dieu (2010),  où il traite sur le mode métaphysique et toujours dans l’esprit teilhardien, des grands thèmes de la religion catholique que sont la Création, l’Incarnation et la Révélation. Suit un recueil de poèmes : De feu et de sang (2010). Ces Trente poèmes d’outre-monde sont les fruits d’une écriture automatique d’inspiration surréaliste. Il se lance ensuite dans un nouveau travail : Blessure d’étoile, La face cachée de l’évolution (2011) - où il aborde les grands thèmes de l’Évolution, de l’Humanité et du Progrès avec pour toile de fond le catastrophisme et l’impactisme.

 

Parallèlement à l’écriture, Sébastien Junca poursuit son parcours ouvrier ou il puise aussi la matière de ses textes. Son Petit manuel de survie, de résistance et d’insoumission à l’usage de l’ouvrier moderne (2011) en est un premier exemple. Dans la même veine il publie aux Editions Demopolis, Au coeur de la crise (2014), préfacé par Gérard Mordillat : carnets ouvriers relatant sa onzième et dernière année de travail au sein  d'une grande entreprise nautique.

 

Enfin, viennent d'être mis en ligne ses premiers Carnets hygiéniques sous le titre Le Vouloir du Véridique (2015); recueil de chroniques écrites entre 2010 et 2014 à travers lesquelles l'auteur remet ici en question nos plus profondes certitudes sur l'identité, la nationalité, la société, la civilisation et la vie elle-même. Vient également d'être mis en ligne un nouveau recueil de poèmes en prose intitulé La Sensation du gouffre (2015). Y sont rassemblés des textes écrits entre 1993 et 2010. L'auteur y dévoile, dans un premier temps, une vision plus intime du réel suivie, dans un deuxième temps,  de certaines de ses intuitions d'ordre plus général et philosophique.

 

Ces deux derniers ouvrages n'ont pas encore trouvé d'éditeur. Ceci est un appel lancé aux plus audacieux d'entre eux.

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En 2007, le numéro un mondial des constructeurs de voiliers passe le milliard d’euros de chiffre d’affaire. Avec 19 filiales et près de 30 sites de production à travers le monde, l’entreprise, créée en 1884 est devenue une référence du yachting international. La quasi-absence de réelle concurrence, un « trésor de guerre » substantiel et un savoir-faire unique en ont fait un véritable empire industriel et familial.

Au cœur d’une crise qui n’épargne personne, la marque fait figure d’exception. Mais pour combien de temps encore ? La petite entreprise familiale est devenue, au fil de ses succès commerciaux, un monstre protéiforme d’envergure internationale. Avec la crise elle est désormais à la croisée des chemins : rester fidèle aux anciennes méthodes de management et de communication ou au contraire, s’adapter et accepter les changements imposés par l’ « évolution des espèces industrielles » ? Voilà sans doute l’un des plus grands défis auquel le groupe se trouve aujourd’hui confronté.

 

 

 

 

 

 

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